Lire les corps. Sociologie, histoire

, par Theis Valérie

Séminaire organisé par Abigail Bourguignon, Clément Fabre et Christophe Granger

 

8 séances le lundi de 17h à 20h en salle de l’IHMC, du 28 janvier 2019 au 17 juin 2019

Validable pour le diplôme de l’ENS (6 ECTS)

 

Depuis l’article fondateur de Marcel Mauss sur les « techniques du corps » (1934), les références théoriques ne manquent pas en sciences sociales, qui s’attachent à exhumer les diverses significations qu’institutions et individus confèrent aux corps humains. Que l’on songe à l’effacement progressif des corps où se jouait pour Norbert Elias le procès de civilisation (1939), à la distinction corporelle chère à Pierre Bourdieu (1979), ou encore à cette étiquette corporelle dont Erving Goffman éclairait sur la scène des interactions sociales les multiples déploiements (1973). Toutefois, ce questionnement désormais classique sur les significations sociales dont se retrouvent investis les corps, il ne s’agit pas ici de l’aborder par l’exégèse de références théoriques familières déjà, mais par l’exploration des travaux auxquels se livrent aujourd’hui les chercheuses et chercheurs en sciences sociales, et plus particulièrement en sociologie et en histoire. En histoire, notamment, plus de dix ans après la parution de la monumentale Histoire du corps dirigée par Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello, de nombreuses recherches s’efforcent de renouveler la question du corps, s’attachant à éclairer les enjeux qu’il a pu constituer et qu’il constitue dans des configurations historiques et sociales diverses, et restituent ainsi leur sens qui au bronzage et à la décontraction dénotant sur la plage estivale l’élite sociale de l’après-guerre (Granger 2009), qui au geste “maniéré” trahissant l’inverti aux yeux de l’inspecteur (Jaouen 2018), qui à la tension où le détective apprend à traquer l’indice d’une culpabilité (Vanneau 2012), qui encore aux manifestations corporelles incontrôlables de la folie schizophrénique (Guillemain 2018). En sociologie, les travaux sur la perception sociale du corps et les investissements dont celui-ci fait l’objet (Bourdieu, 1977), ses usages sociaux (Boltanski, 1971), et la manière dont les corps font l’objet de multiples constructions et lectures sociales (Détrez, 2002 ; Faure, 2002 ; Darmon, 2003 ; Memmi, 1996) ont donné lieu à des recherches qui entendent interroger les lectures institutionnelles des corps (Serre, 1998).

 

 

 

Notre objectif est de chercher à réfléchir en historien et en sociologue sur les opérations et pratiques par lesquelles les corps se trouvent examinés, assignés ou encore catégorisés par des groupes sociaux ou institutions. Ce sont donc ces lectures, comme opérations et pratiques aboutissant à identifier, distinguer et classer les corps, qui sont au cœur de la réflexion menée dans ce séminaire. Au-delà de l’intérêt qu’elle présentera pour l’historien et le sociologue, cette investigation sur ce que les institutions et individus cherchent à lire dans les corps (des attributs sociaux, de genre, politiques, d’âge etc.), sur les manières dont ils procèdent et sur les intérêts multiples (scientifiques, politiques, judiciaires etc.) qui portent ces lectures sera l’occasion de croiser et d’aborder par la marge des problématiques aussi variées que la classe, la race, le genre, la déviance et les processus de distinction sociale, en prenant pour point de départ, dans le sillage de « l’histoire par corps » définie par Christophe Granger (Granger 2012), les procédures concrètes de déchiffrement et de catégorisation par lesquelles les corps se retrouvent investis d’un pouvoir d’élucidation de l’autre, les savoirs – parfois formalisés en sciences – qui les sous-tendent et les configurations sociales dans lesquelles elles s’inscrivent. Sans oublier que le corps ne se réduit pas à cet aveu de la chair, à ce stigmate qui trahirait l’individu, mais qu’il lui offre également la possibilité de maîtriser en partie ce que son corps dit sur lui, que ce soit par les attitudes et les vêtements qui affirment un goût, une orientation sexuelle, ou à l’inverse les dissimulent, ou bien par ce charisme dont on sait depuis Max Weber qu’il permet, par la mise en jeu du corps, d’imposer une certaine image de soi.

Si nombreux sont donc les acteurs qui se livrent à ces lectures des corps, les chercheuses et chercheurs en histoire ou en sociologie qui les prennent pour objet d’étude se trouvent également confronté.e.s à cette problématique. Nous traiterons donc avec attention des questions épistémologiques et méthodologiques auxquelles sont confronté.e.s celles et ceux qui se donnent pour objet les lectures des corps.

 

Modalités de validation : fiche de lecture (sur un ouvrage ou plusieurs articles en lien avec le séminaire) ou travail écrit réflexif sur le séminaire, en lien si possible avec la recherche personnelle.

 

Programme des séances :

 

21 janvier. Présentation du séminaire : ce que lire les corps veut dire

28 janvier. Quand le corps en impose : construction de la grandeur

18 février. Les techniques du corps : lectures ordinaires, lectures académiques

18 mars. Lectures professionnelles du corps

1er avril. Lire l’âme à la surface du corps

13 mai. Les corps déviants : des lectures concurrentes ?

27 mai. Lectures racistes et racialistes des corps

17 juin. Se faire passer pour : sur la stratégie des apparences (exceptionnellement à l’EHESS, 54 boulevard Raspail, salle AS1-08)